Hommage à Monsieur l'Ingénieur des PTT 

Robert Keller

Comment, en tant que fonctionnaire de France-Télécom intéressé par l'histoire de l'administration des Télécommunications ne pas citer en exemple au moins un des innombrables agents des Postes Télégraphes Téléphones morts pour la France ? 

Aussi, me suis-je partiellement et librement inspiré du livre : Les mystères de la Source K écrit par Roger Rouxel, édité par Les dossiers d'Aquitaine en 2004 ; pour  réaliser une courte synthèse factuelle.

L’opération d’espionnage la plus importante en France fut réalisée aux PTT : Ce fut la création de ce qui fut appelé la source « K »

- Le Réseau Robert Keller -

RobertKellerCHT

Dès l’Armistice de 1940, un pacte se noue alors entre l’État-major de l’Armée et l’Administration des P.T.T pour camoufler au sein de la Direction des Télécommunications l’ensemble des Services d’Études et d’Exploitation de la Télégraphie militaire. Ce pacte honore grandement le Directeur des Télécommunications Charles Lange (qui sera maintenu Directeur Général des Télécommunications jusqu’à sa retraite en 1951) et tous ceux qui ont travaillé à l’établir.

Ci-contre : photographie Collection Historique Orange.

Dès 1941, le Service des Renseignements (S.R) via le Commandant Léon Simoneau, agissant au nez et à la barbe de l’occupant, demande au Capitaine Edmond Combaux, polytechnicien et « Sup-Elec », qui avait appartenu au Génie-Transmissions et qui avait été recasé dans les PTT à la Direction des recherches techniques, d’étudier les possibilités que pourrait offrir son nouveau poste pour l’écoute des communications téléphoniques des autorités allemandes d’occupation. Ces écoutes pouvaient en effet constituer une source de valeur considérable, mais d’exploitation très délicate, car les interceptions risquaient d’être détectées si elles n’étaient pas parfaitement effectuées. Toute erreur de câblage ou toute baisse significative de l’isolement des câbles était interdite sous peine de découverte et de mort certaine.

En Septembre 1941, dans son bureau du 24, rue du Général Bertrand à Paris (mitoyen du Centre Téléphonique et Télégraphique Saxe-Ségur), René Sueur, Ingénieur des PTT affecté à la Direction des recherches techniques, présente au Capitaine Edmond Combaux l’Ingénieur des PTT Robert Keller, spécialiste des câbles : un homme grand, aux épaules d’Hercule, des mains de travailleur. Une chevelure blonde dont les mèches s’élèvent au-dessus du front comme des langues de feu, un visage finement ciselé qui porte toutes les marques d’une indomptable énergie, des yeux calmes et rieurs qui rayonnent d’intelligence, de bonté et de droiture. Robert Keller déclare disposer d’une équipe sur laquelle il peut compter, prête à braver tous les dangers pourvu que cela soit contre l’ennemi et pour la France. Le vérificateur Georges Lobreau, contrôleur principal des PTT, chargé de la Direction des Lignes Souterraines à Grande Distance à Paris - Saint-Amand, les chefs d’équipe du service des lignes à grandes distances Laurent Matheron et Pierre Guillou sont de ceux-là. Ils l’ont suivi et assisté au cours de la première campagne de France de Mai à Juin 1940. Ils seraient donc encore auprès de lui, devant un danger considérablement accru, et avec la même fidélité.

Robert Keller, Ingénieur des Travaux à la Direction des Lignes Souterraines Grande Distance, supervise le contrôle technique du câble souterrain Paris-Metz-Berlin, à l’usage exclusif des autorités allemandes. C’est donc sur lui que repose le succès ou l’échec de l’entreprise, lui seul étant capable de réaliser l’essentiel, d’accomplir ce tour de force incroyable que représentait le travail sur ce câble. Il a, plus que tout autre, des raisons d’hésiter en songeant à sa femme et à ses quatre enfants ; ce qui pourrait justifier son refus de participer à cette périlleuse aventure qui lui ferait encourir, en raison même de ses fonctions, les risques les plus graves. Au contraire, il accepte et accomplit avec résolution le premier pas sur la route fatale qui le mènera au supplice. Il choisit instinctivement d’obéir à l’appel de la nation, étant issu d’une famille alsacienne repliée depuis l’annexion inacceptable de 1871.

Malheureusement, à Paris, le Centre Interurbain de Saint-Amand constitue une forteresse inattaquable (enterré et protégé en béton armé, à 20 mètres sous terre, toutes issues gardées par des sentinelles aussi bien en surface qu’en sous-sol au débouché des galeries empruntées par les câbles). De plus, dans chacune des stations de répéteurs, des techniciens allemands surveillent les moindres gestes du seul vérificateur français en poste. Mais l’écoute s’avère possible à condition qu’un appareil d’interception compensant les pertes de courant puisse être installé sur un point du parcours et soit servi par des opérateurs très qualifiés. René Sueur conçoit des amplificateurs spéciaux à grande impédance d’entrée pouvant être insérés sur les circuits sans être décelés par les stations de mesure. Le capitaine Combaux constate que le câble, qui utilise l’itinéraire de la Route Nationale 3, passe à proximité de pavillons près de Noisy-le-Grand. Un pavillon situé à moins de six mètres de la ligne, et pourvu d’un sous-sol est loué. Entre-temps, l’appareil intercepteur est réalisé en pièces détachées dans divers établissements de la zone libre grâce à l’aide de M. Myron Lebedinsky de la Société Anonyme des Télécommunications. Il reste à recruter des opérateurs sûrs. Outre une parfaite connaissance de la langue allemande, ils doivent posséder celle de la sténographie, être au courant de l’organisation de la Wehrmacht, de son ordre de bataille, ainsi que des structures et du fonctionnement du III° Reich. Le hasard fait que le sergent-chef alsacien Édouard Jung se présente au Commandant Simoneau, qui avait été avant la guerre son commandant de compagnie. La mission lui est donc proposée, sans que soient cachés les risques terribles qu’elle implique pour sa vie. Il l’accepte aussitôt.

En 1942, au mois de mars, pourvu de pièces d’identité délivrées « authentiquement », Édouard Jung s’installe à Noisy-le-Grand dans un pavillon de banlieue loué pour l'opération, avec pour couverture un emploi fictif d’agent d’assurances fourni par Gérard Grimpel, de la compagnie d’assurance « La Nationale » et son adjoint Lionel Levavasseur. L’appareil intercepteur, livré en pièces détachées à partir de la Zone dite Libre, est installé. Un tunnel est creusé jusqu’au passage du câble. Le Capitaine Combaux fait ensuite créer des incidents techniques afin de justifier l’ouverture d’une tranchée pour réparations, travail qui doit s’effectuer en une seule nuit. L’équipe PTT, composée d’hommes absolument sûrs, comprend donc, outre le Capitaine Combaux, Georges Lobreau, Robert Keller et René Sueur ainsi que deux chefs d’équipe spécialistes des lignes téléphoniques à grande distance : Laurent Matheron et Pierre Guillou. Le câble de 97 circuits est connecté à l’appareil dans la nuit du 18 au 19 avril 1942. La tranchée est rebouchée. Le matériel d’amplification est mis en service par René Sueur aidé d’un spécialiste des Transmissions de l’État : M. Deguingamp. Édouard Jung se met à l’œuvre dès le 19 avril 1942. Il opère seul pendant trois mois, mais il ne peut pratiquer une écoute continue, car il lui faut transcrire en encre spéciale les PV, en assurer l’expédition, s’alimenter et prendre un minimum de repos. Un second opérateur offrant toute garantie est recruté : M. Robert Rocard, licencié d’allemand, qui avait été pendant un an lecteur dans une université allemande ; puis au début de l’été 1942, un troisième opérateur, Prosper Riss, un jeune alsacien, ce qui multiplie le rendement des interceptions.

Les renseignements obtenus sont considérables : mouvements, mises sur pied et transformations de grandes unités terrestres et aériennes, bases de sous-marins, appréciations sur le qualité et le comportement des chefs, etc. Sont écoutés et enregistrés : Le Führer lui-même, et les généraux Goering, Keitel, Von Rundstedt, Jodl, Stülpnagel, Milch, Sperrle et beaucoup d’autres. 

Certains actes de guerre sont alors suivis en détail : par exemple, les comptes rendus relatifs à l’opération menée par les Britanniques à Dieppe, en Août 1942. L’écoute sur le câble Paris-Metz dura 5 mois.

Fin Septembre 1942, en raison de déplacements d’une grande unité allemande, qui doit s’installer à l’Est de Paris, des éclaireurs viennent procéder à une recherche de cantonnements. Le pavillon « K » doit alors être évacué d’urgence à Livry-Gargan, où avait été prévu un emplacement de rechange. Il est alors décidé de créer une nouvelle installation sur le câble Paris-Strasbourg. Celle-ci s’annonce plus fructueuse encore que la première, car le câble Paris-Strasbourg comprend un bien plus grand nombre de fils (320). Les travaux d’interception sur ce nouveau câble sont achevés le 15 novembre 1942. D’emblée avec trois opérateurs en fonction, le rendement est prodigieux. Parmi, 70 circuits de première priorité sont écoutables. Les uns sont spécialisés pour la Luftwaffe, les autres pour la Kriegsmarine. Des circuits d’usage général écoulent les communications des forces terrestres, de la Gestapo, du contrôle économique, des commissions allemandes d’armistice et de tous les services allemands occupant indûment notre sol. Dans le flot ininterrompu de secrets qui coule sans arrêt dans le câble, il n’y a plus qu’à pêcher pour voir surgir les renseignements d’une valeur incomparable, sur les unités, leur stationnement, leurs effectifs, leurs armements, la composition nominative des États-Majors. Les forces aériennes ennemies livrent la situation de leurs escadrilles, leurs pertes, les effets des raids alliés. Sur les circuits de la Marine, les comptes rendus échangés entre mouvement des bateaux, leurs pertes, leurs avaries, leurs ravitaillements, le déficit des équipages et des projets sur les opérations allemandes dans la mer du Nord et en Norvège sont découverts.

L’extraordinaire puissance que Robert Keller a pu mettre en œuvre apparaît dans toute son ampleur lorsque les Alliés britanniques exécutent sur Dieppe leur raid de commandos le 19 août 1942. Les renseignements recueillis alors sont si abondants et si précis, qu’ils permettent de révéler entièrement le mécanisme de la machine militaire allemande ; révélations qui seront précieuses pour le futur débarquement du 6 juin 1944.

Les cadres britanniques de l'Intelligence Service reconnurent qu'ils ne connaissaient pas, dans toute l'histoire des services secrets, un épisode plus extraordinaire et inexplicable que celui qui marqua la soudaine apparition et la disparition brutale de cette source mystérieuse qui avait, pendant si longtemps, fait tant de mal à l'ennemi.

Démantèlement du réseau K : 

Malheureusement, suite à une lettre anonyme de dénonciation (sur 5 millions en France) adressée à la police française en Décembre 1942 puis transmise aux autorités allemandes d’occupation par René Bousquet, chef de la police de Vichy, l’ensemble de la Source K est démantelé.

- Le 23 décembre 1942, Robert Keller, Georges Lobreau et Prosper Riss sont arrêtés par la Gestapo.

- Le 24 décembre 1942, Robert Rocard (l’oncle de Michel Rocard) se rendant à Livry-Gargan pour relever l’opérateur, apercevant les Allemands, se sauve de justesse à vélo et donne l’alerte.

- Pierre Marzin (Inspecteur général, Directeur des Recherches et du Contrôle technique des PTT et futur Directeur Général des télécommunications) est chargé de «nettoyer » en urgence les bureaux du 24, rue du Général Bertrand (Paris-Ségur).

- Le 25 décembre 1942 le Capitaine Edmond Combaux qui revient de Lyon, mis au courant par sa femme, s’échappe pour rejoindre Alger où il y retrouve Édouard Jung et le commandant Simoneau.

- Le 14 janvier 1943, arrive le tour de Laurent Matheron qui est arrêté.

- Le 17 janvier 1943, suivent les arrestations de Pierre Guillou le chef d’équipe des lignes et de Gérard Grimpel & Lionel Levavasseur de la compagnie d’assurances « La Nationale » qui avaient fourni la couverture.

- Les membres non arrêtés de l’équipe K se replient en zone Sud et sont acheminés en Afrique Française du Nord.

Le martyre, l'héroïsme.

- Parmi les déportés seuls Georges Lobreau, Lionel Levavasseur et Prosper Riss reviendront en France vivants.

- Pierre Guillou, le chef d’équipe des lignes à grandes distances, mourra le 2 (ou 24) janvier 1944 en déportation.

- Laurent Matheron, le chef d’équipe des lignes à grandes distances, mourra le 2 octobre 1944 en déportation.

- L’Ingénieur Robert Keller, déporté au camp d’Oranienburg puis transféré au camp de Bergen-Belsen y décédera du typhus le 14 avril 1945.

Grâce au silence héroïque de Robert Keller qui, nous le savons, ne parla pas sous la torture et le paya de sa vie, la Gestapo ne put jamais remonter ni jusqu’à René Sueur, ni Deguingamp, ni Myron Lebedinsky, ni au Capitaine Edmond Combaux, ni aux opérateurs, ni aux agents de liaisons qui constituaient le Réseau Robert Keller.

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Il convient de préciser que M. Robert Keller n'a évidemment pas été le seul résistant des PTT qui ait payé de sa vie son amour pour la France et pour une France Libérée. Bien d'autres ont payé de leur vie leur engagement. Son sacrifice rappelle celui de tous les autres et de toutes les autres : il convient de rappeler que des femmes ont aussi payé de leur vie leur engagement. 

Le calvaire de Simone Michel-Lévy est également emblématique et doit être signalé ; les photographies des commémorations dans les années cinquante en présence de sa pauvre vieille maman complètement meurtrie donnent vraiment envie de pleurer.

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Hommages.

- À Paris, depuis le 10 décembre 1948, une rue porte le nom de l’Ingénieur Robert Keller (par séparation de la rue des Entrepreneurs). 

- Au 6 de cette même rue, un Centre Téléphonique des PTT devenus ORANGE porte son nom. 

- La plaque apposée à l'entrée du Centre Téléphonique Robert Keller à la mémoire de l’Ingénieur Robert Keller et de ses deux compagnons héroïques des PTT Laurent Matheron et Pierre Guillou témoigne encore aujourd’hui de leur sacrifice et de leur martyre. (voir en bas de page)

- À Noisy-le-Grand, une rue s'appelle « Rue du Réseau-Robert-Keller ».

- Un timbre de la série « Héros de la Résistance » ainsi qu'une enveloppe « Premier jour » émise le 18 mai 1957 lui sont consacrés.

- Une télécarte France Télécom a été éditée à son effigie en Novembre 1993 (avec erreur sur biographie : décès Mars 1945) ; remplacée en Mars 1994 (avec correction décès Avril 1945) .

- À Montrouge, au Siège de la Direction Opérationnelle des Télécommunications du Réseau National (héritière des Lignes Souterraines à Grande Distance), est inauguré le 12 juin 1984, par le Ministre des PTT Louis Mexandeau, un mémorial Robert Keller, Laurent Matheron et Pierre Guillou.

MemorialKellerMatheronGuillou

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...toi qui passes par ici, sur cette page ou dans cette rue de Paris ou de Noisy : 

- agent de la fonction publique, 

- fonctionnaire des télécommunications retraité ou fonctionnaire de France-Télécom retraité ou en activité actuellement à Orange, 

- citoyen.

Souviens-toi de l’ultime sacrifice de nos aînés qui donnèrent l’exemple pour que Vivent la France et la République délivrées de cette  infâme tyrannie venue d'outre-Rhin...

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PlaqueRobertKeller

Photo : C. R-V.

Nota :

Il convient de signaler que les deux câbles Longue Distance historiques ayant été  dérivés et mis sur écoute par la Source K sont :

  • Le câble Paris-Metz (LGD n°62), mis en service depuis le 27 décembre 1927 - mis hors service en Juillet 1994.
  • Le câble Paris-Strasbourg (LGD n°1), premier câble mis en service en France depuis le 9 août 1926 - mis hors service en Décembre 1994.


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